Voyages, correspondances et construction du savoir scientifique à l'époque moderne: Les naturalistes de la Compagnie francais des Indes (1730-1815)

Ousmane Seydi

Erstbetreuerin: Prof. Dr. Claudia Opitz

Au 18e siècle, des « hommes de sciences » entreprenaient des voyages dans les colonies et comptoirs français d’outre-mer. Le but était d’en rapporter des connaissances nouvelles. Pour ce faire, ils devaient compter sur le soutien du Roi (en sa qualité de « Protecteur des sciences » cf. Adanson, 1763), ce qui accordait au voyage une reconnaissance étatique et un traitement de faveur. La seconde option était de se faire recruter par la Compagnie française des Indes pour pouvoir voyager et explorer les alentours des comptoirs de ladite compagnie. Ce fut le cas de Michel Adanson, naturaliste et académicien français, né en 1727 à Aix-en-Provence et mort à Paris en 1806. En effet, il entrait dans la tradition de la Compagnie des Indes de faire passer, dans ses comptoirs du Sénégal, des chimistes, des indigotiers afin que ceux-ci l’orientent dans sa politique commerciale. Mais, elle n’y avait encore accueilli de naturaliste. C’est ainsi qu’elle répondra favorablement, en 1748, à la volonté de Michel Adanson d’effectuer un voyage scientifique au Sénégal en lui accordant (du moins au début) les commodités nécessaires. Cependant, étant une compagnie marchande, elle ne lui garantissait aucune affiliation aux institutions scientifiques de la France sous la monarchie (Académie Royale des sciences, Jardin et Cabinet du Roi). Pour donner à son voyage une reconnaissance savante, Adanson dut compter sur l’appui tutélaire des académiciens Antoine Ferchault de Réaumur et Bernard de Jussieu pour obtenir le statut de correspondant de l’Académie en 1749 pendant qu’il était au Sénégal. Dès lors, c’est une relation épistolaire formelle et institutionnalisée qui s’établit. Si la lettre pouvait prendre chez les littéraires l’allure d’une « auberge espagnole », c’est-à-dire un espace où l’on abordait toutes sortes de sujets (Diaz, 2002, p.49), le genre de correspondance qui nous occupe dans cette étude était dédié essentiellement au savoir scientifique. C'est d’ailleurs la raison pour laquelle elle s’établit en premier lieu. La correspondance scientifique à l’âge moderne est devenue, surtout à partir des années 2000, un champ d’étude florissant en histoire des sciences. C’est dans ce sillage que s’inscrit ce présent projet qui se veut singulier aussi bien dans son orientation que dans ses objectifs. Alors que les études entreprises dans le champ de l’épistolaire scientifique mettent l’accent

sur les réseaux de correspondances de savants au sein de la République des sciences, approche qui non seulement frise l’élitisme mais encore confine « l’espace public de la science » à l’aire géographique européenne, la présente étude, à rebours de cette tradition, dirige l’attention sur deux angles majeurs.

Premièrement : Il s’agit de s’intéresser aux lettres que des particuliers adressaient à l’Académie Royale des sciences et qui évoquent une prise en main sociale de la chose scientifique. L’examen de ce type de correspondance permet de s’élever au-dessus de l’idée d’une science faite par

de « grands savants » (Sigrist, 2008), de se détourner de la thèse élitiste dans la construction du savoir scientifique, pour rendre compte de la contribution d’acteurs jusqu'ici absents du récit historique.

Deuxièmement : Il sera surtout question d’explorer l’épistolaire scientifique dans sa dimension transnationale et en termes de « transfert culturel ». Cette approche, construite à partir de « La notion de transfert culturel » de Michel Espagne, permet de remettre en cause l’exclusivisme scientifique du 18e siècle et de concevoir la construction du savoir en termes de confluence de connaissances (Espagne, 2013, p.1-5). Il s’agit d’identifier dans la correspondance des voyageurs naturalistes les savoirs importés d’autres horizons culturels. L’idée est donc de partir du cas de Michel Adanson pour repérer dans sa correspondance le savoir de ses interlocuteurs sénégalais. Toutefois, par savoirs de ses interlocuteurs, il ne faut nullement s’attendre à un savoir homogène et originel ; idée qui, comme le souligne Michel Espagne, n’existerait nulle part ailleurs. En étudiant le savoir des populations rencontrées par Adanson au cours de son voyage sénégalais, cette étude revient, chemin faisant, sur une culture intellectuelle construite au cours des siècles de contact entre l’Afrique du nord et l’Afrique subsaharienne par le biais du commerce transsaharien. Les comptoirs français du Sénégal se situaient aux confins de nombreux espaces culturels. Ce fut une zone de rencontre où des savoirs semblent avoir circulés en même temps que la diffusion de l’islam.

Ainsi, le « matériel de réflexion » pour cette étude repose essentiellement sur les lettres lues lors des séances académiques dont certaines furent transcrites dans les Procès-verbaux et sur les correspondances entre naturalistes-voyageurs et académiciens. Ces sources sont disponibles principalement dans les centres d’archives de Paris (Archives de l’Académie des Sciences) et à Aix-en-Provence (dans les archives de l’ancien ministère des colonies ANOM).

Par ailleurs, l’intérêt scientifique de cette étude réside dans le fait qu’elle combine des approches interdisciplinaires. En effet, s’intéressant à la façon dont le savoir se construit au cours d’une rencontre entre le voyageur-naturaliste et ses interlocuteurs, cette étude, sur un fond d’analyse historique, s’enrichit de l’approche anthropologique consistant à s’interroger sur la nature des interlocuteurs du voyageur. S’adressait-il à des privilégiés, des religieux, des femmes ? Il s’agit, en outre, de voir si le savoir correspondu fut publié en entier dans les mémoires ou ouvrages savants. Le silence, la réappropriation ou la réinterprétation du contenu de cette rencontre justifie toute l’attention que cette recherche porte sur l’épistolaire scientifique.